SORGE (R. J.)


SORGE (R. J.)
SORGE (R. J.)

SORGE REINHARD JOHANNES (1892-1916)

Selon Sorge, la littérature n’avait de sens qu’engagée. Sa courte vie ne lui permit la démonstration de cette théorie que de manière approximative. Son œuvre primordiale est rédigée, en effet, avant sa conversion au catholicisme; l’auteur expressionniste y dit sa recherche d’un langage grâce auquel on pourrait «parler en symboles éternels».

Fils d’un architecte municipal qui sombrera bientôt dans la folie, Reinhard Johannes Sorge naît aux environs de Berlin. D’abord élève au lycée, puis apprenti quincailler, il retourne ensuite au lycée, mais il le quitte avant la fin de ses études et devient poète. Adolescent, il parcourt la grande ville pour y apprendre la vie et se voue, dès 1910, à l’étude de Nietzsche, dont l’œuvre, avec celles de Stefan George et de Goethe, l’influencera. Lors d’un séjour à Rome — on lui a attribué le prix Kleist et une bourse de voyage —, il décide d’embrasser la religion catholique: à l’automne de 1913, il se convertit avec sa femme. Il tombe, à l’âge de vingt-quatre ans, sur le front de l’Ouest.

C’est en 1925 que paraissent, sous le titre Le Jeune Homme (Der Jüngling ), ses premiers essais dramatiques. Leur langage, comme celui de ses vers, se distingue par une accumulation de symboles et une syntaxe télégraphique. Sur le plan du contenu, ces écrits sont également un «concentré» de l’expressionnisme: mystique de la nature, soleil et lumière, nostalgie d’une identification du Je au cosmos; on trouve rarement chez les contemporains de Sorge ces thèmes si massivement rassemblés. Tel Unruh enfin, Sorge cherche l’homme nouveau, prêt à se sacrifier et — en cela il est semblable à l’auteur lui-même — à charger ses épaules du poids du monde.

Dans une pièce écrite en 1911, Le Mendiant (Der Bettler ), que Max Reinhardt devait monter, en 1917, à Berlin avec de très grands moyens, Sorge entreprend d’examiner à fond le rôle du poète. L’ouvrage apporte des éléments, ne serait-ce que sur le plan scénique: au théâtre à l’italienne Sorge préfère une scène plate; des rideaux assureront la séparation et des projecteurs tireront de l’obscurité personnages et groupes, alternativement. L’auteur veut aussi s’adresser à un vaste public et s’insurge contre un théâtre élitiste. Le héros de la pièce, Sorge lui-même, dénoue en trois étapes ses liens: ceux qui le retiennent au présent, puis à sa famille, à ses propres ouvrages enfin. On voit revivre tout un monde qu’il a connu à Berlin: critiques s’entretenant du théâtre contemporain et demi-mondaines de cafés littéraires sont minutieusement reconstitués. Seuls les aviateurs, qui pleurent leurs camarades morts, introduisent un espoir dans cette grisaille quotidienne: «Par-delà une consolation aléatoire, la foi.» Au deuxième et troisième acte, l’auteur dépeint la rupture avec les parents. C’est en toute lucidité que le héros prépare à son père fou et à sa mère le poison mortel; tous deux meurent dans l’extase. À la fin de la pièce, toutefois, le désespoir qu’éprouve le héros face à son impuissance le submerge: méditant sur ce qu’est l’action véritable, il cherche une voie par laquelle exprimer l’inexprimable, puisque aussi bien il est «condamné au mot».

L’itinéraire qui mène Sorge au catholicisme se dessine dans le drame écrit en 1912, Guntwar ou l’École d’un prophète (Guntwar, die Schule eines Propheten ). Tandis que l’action se déroule dans un décor d’une précision toute naturaliste, la «scène plate» de Sorge et ses différentes innovations techniques permettent la présentation d’événements non localisables. Sorge s’inspire nettement ici de Faust , notamment dans le prologue et l’épilogue; en outre, l’influence de Dante se fait sentir. Sur le plan du langage se profilent déjà les traits qui iront s’accentuant dans l’œuvre ultérieure: la phrase du poète se modèle de plus en plus sur la phrase biblique. Si bien que paraissent, en partie, fondés les reproches que certains critiques lui adressent de ne plus rien tenter de neuf. Dans les hymnes à la gloire de la Mère céleste (Mutter der Himmel , 1913) et dans les trois mystères pour Marie, Metanoeïte (1914), on chercherait en vain plus qu’une mise en forme poétique de thèmes évangéliques; une beauté formelle, toutefois, demeure.

Encyclopédie Universelle. 2012.


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